À la mi-juin 2026, les États-Unis et l’Iran ont signé, sous médiation pakistanaise, un protocole censé mettre fin à la guerre. Le détroit d’Ormuz, fermé depuis le 28 février, a commencé à rouvrir tandis que le prix du baril refluait. Après près de quatre mois de stress intense, l’heure est propice à un bilan d’étape. La crise a-t-elle rebattu les cartes de l’énergie mondiale ? Ou n’a-t-elle fait que confirmer des vulnérabilités patentes ?
À chaque crise énergétique revient la tentation d’annoncer un tournant historique. Le blocage du détroit d’Ormuz, devenu depuis la fin février le point de rupture d’une guerre ouverte, n’échappe pas à cet audit. Une fois les marchés apaisés et les tankers de retour, la crise d’Ormuz aura peut-être moins changé le monde de l’énergie, qu’elle en aura révélé les failles quasi sismiques.
Un extincteur… dans la maison en feu
Depuis des décennies, les marchés se rassuraient d’une idée simple. En cas de rupture, la capacité de production inutilisée de l’OPEP (sa « capacité de réserve ») pourrait être mobilisée pour compenser. La crise d’Ormuz a fortement altéré cette assurance. Car l’essentiel de cette capacité, logée en Arabie saoudite, aux Émirats et au Koweït, se trouvait précisément derrière le verrou.
Pour le dire autrement, l’extincteur était dans le bâtiment en feu… L’idée rassurante selon laquelle Riyad pourrait toujours ouvrir les vannes pour calmer les marchés ne vaut que si les barils peuvent effectivement sortir. La marge de sécurité qui fondait la confiance des marchés depuis le contre-choc des années 1980 s’est révélée ineffective en la circonstance.
Des flux qui deviennent des armes
Henry Farrell et Abraham Newman avaient théorisé l’interdépendance instrumentalisée. Soit l’idée que les nœuds dominants des réseaux mondiaux, financiers, numériques ou logistiques, peuvent être transformés en armes par ceux qui les contrôlent. Ormuz en offre une illustration « chimiquement pure ». Des chercheurs parlent désormais de « dilemmes de flux ». Cette expression désigne le piège où se trouvent les économies ouvertes, dont l’intégration crée des dépendances dont il est coûteux de s’extraire.
Lorsque l’Iran ferme Ormuz, il n’invente pas une arme nouvelle, il active un levier latent, inscrit depuis longtemps dans la géographie des flux. Fermer le détroit relevait jusqu’ici de l’arme à effet autolimitant, l’Iran en payant lui-même le prix. Un régime acculé a fini par franchir le pas, y voyant non plus un suicide mais un ultime levier de dissuasion. C’est ce que Xavier Carpentier-Tanguy qualifie de « rhéopolitique », l’art de contrôler les flux plutôt que les territoires, de les régler, les moduler, les interrompre.
De nouveaux buts de guerre
Une rupture mérite d’être isolée, car elle dépasse le seul détroit. Après l’Ukraine, Ormuz confirme l’avènement d’une véritable guerre des infrastructures énergétiques, où raffineries, terminaux, gazoducs et réseaux électriques ne sont plus des dommages collatéraux mais des cibles de premier choix. En Ukraine, la Russie a fait du réseau une arme à part entière, lançant neuf vagues d’attaques coordonnées sur le système électrique entre mars et août 2024 et privant le pays d’environ 9 gigawatts de capacité, soit près d’un tiers de sa consommation d’avant-guerre. La logique est désormais explicite : frapper l’énergie de l’adversaire pour atteindre son économie et sa population.
La crise d’Ormuz prolonge ce répertoire à l’échelle du Golfe. Depuis le 28 février, des dizaines de sites énergétiques ont été visés dans neuf pays : raffineries, champs pétroliers, terminaux gaziers et dépôts d’hydrocarbures confondus… Les États-Unis et Israël ont frappé les installations iraniennes, de la raffinerie de Tondguyan, au sud de Téhéran, à plusieurs dépôts de la capitale, et ont visé à plusieurs reprises l’île de Kharg, d’où part l’essentiel des exportations iraniennes. L’infrastructure énergétique, jadis sanctuarisée par la dissuasion, devient un champ de bataille assumé, et c’est peut-être là le changement le plus lourd de conséquences, car il transforme chaque terminal, chaque gazoduc et chaque centrale en cible potentielle des conflits à venir.
Une carte des puissances redessinée
La crise a enfin révélé une asymétrie de puissance énergétique. Les États-Unis, redevenus exportateurs nets de pétrole et premiers exportateurs mondiaux de GNL, en sortent relativement protégés, voire renforcés. « Que le pétrole coule à flots », a lancé Donald Trump en annonçant la réouverture. À six mois des élections de mi-mandat, son administration a fait de la baisse des prix une priorité, et la posture de domination énergétique américaine a trouvé dans Ormuz une confirmation éclatante. Cette protection reste pourtant très relative, car les prix se forment sur un marché mondial et l’automobiliste du Midwest a lui aussi vu grimper le prix à la pompe de près de 60 %.
À l’autre extrémité, l’Asie a été la plus exposée. La Chine occupe une position singulière, premier acheteur du pétrole du Golfe, donc premier exposé, mais aussi détenteur du principal levier sur Téhéran. La guerre a par ailleurs tendu la relation transatlantique, révélant des désaccords profonds entre Washington et les Européens sur l’usage de la force et les priorités stratégiques.
Surtout, la cohésion interne de l’OPEP s’est profondément fissurée, l’un de ses membres, l’Iran, retournant le détroit contre les autres, tandis que les Émirats arabes unis ont quitté l’organisation après près de soixante ans. Le choc d’Ormuz n’aura pas seulement neutralisé l’OPEP au moment où on l’attendait le plus, il aura accéléré un déclin que certains jugent déjà irréversible.
Un choc d’abord supporté par le Sud
La crise a aussi rappelé que ses premières victimes ne sont pas toujours celles que l’on croit. Vue du Sud, comme le souligne un volume collectif du Policy Center for the New South, la fermeture d’Ormuz a moins menacé l’essence des automobilistes occidentaux que la sécurité alimentaire de pays importateurs. Le détroit laisse en effet passer une part majeure des engrais phosphatés, de l’ammoniac et de matières critiques dont le monde se découvre tributaire, si bien qu’une interruption durable fait planer le risque d’une stagflation mondiale et de tensions sociales dans les économies les plus fragiles.
Les 3,4 milliards d’habitants qui vivent dans des États consacrants déjà plus à leur dette qu’à la santé ou à l’éducation y sont en première ligne, et jusqu’aux producteurs de minerais d’Amérique du Sud, contraints de revoir leurs débouchés. Même les pays exportateurs n’y gagnent guère, leurs recettes accrues étant absorbées par le renchérissement de leurs importations.
Europe : une dépendance déplacée plus que réduite
La crise confirme que la diversification engagée après l’invasion de l’Ukraine n’a pas réduit la dépendance européenne aux hydrocarbures. Elle l’a déplacée, de la Russie vers le Golfe et les États-Unis, c’est-à-dire d’une zone « sismique » vers d’autres. L’Europe est entrée dans la crise avec des stocks de gaz historiquement bas, 46 milliards de mètres cubes à la fin février contre 60 et 77 les deux hivers précédents, et un prix du gaz industriel deux à cinq fois supérieur à celui des États-Unis, comme le documentait le rapport Draghi.
La chimie, les engrais et la sidérurgie y ont vu ressurgir le spectre de 2022, et le choc énergétique s’est superposé au choc commercial des tarifs douaniers américains, une double exposition inédite depuis la stagflation des années 1970. La vulnérabilité européenne n’est donc, à l’évidence, pas conjoncturelle. Substituer un fournisseur à un autre ne change rien à la quantité d’énergie fossile importée, seulement l’adresse de l’expéditeur.
De l’urgence de décarboner pour sécuriser
Que retenir, alors ? La réponse structurelle à Ormuz n’est ni un énième oléoduc de contournement ni un fournisseur de substitution. C’est la décarbonation, entendue comme une stratégie de sécurité économique et non comme une simple contrainte climatique, formant une assurance contre le prochain choc d’Ormuz comme contre un éventuel chantage au GNL américain.
Les leviers existent, et ils sont connus. Il s’agit d’électrifier les procédés là où la technologie le permet, de déployer l’hydrogène bas carbone pour les usages à haute température difficilement électrifiables, de relever drastiquement l’efficacité énergétique et de développer la flexibilité de la demande. Chacun réduit mécaniquement l’exposition de nos économies aux chocs fossiles importés.
Le Clean Industrial Deal adopté par la Commission en 2025 articule d’ailleurs explicitement décarbonation et résilience industrielle, en reconnaissant que réduire la dépendance aux hydrocarbures importés est à la fois un objectif climatique et un levier de compétitivité et de sécurité.
Selon les calculs fondés sur le World Energy Investment 2026 de l’AIE, les investissements bas carbone, déployés depuis la COP 21 en 2015, ont permis d’éviter 260 milliards de dollars d’importations fossiles en 2025 aux grandes régions importatrices (Europe, Chine, Inde, Japon, Corée…). En 2026, ces économies, selon les conditions de sortie du conflit, pourraient atteindre de 350 à 400 milliards de dollars. Dont une centaine de milliards pour l’UE. Chaque technologie décarbonée fonctionne comme une police d’assurance dont la prime de risque géopolitique accroît mécaniquement le rendement.
Un révélateur, plus qu’un tournant
La crise d’Ormuz de 2026 n’aura donc rien d’une anomalie de l’Histoire. De la guerre des tankers des années 1980 aux alertes de 2011, 2019 et 2025, la menace est un invariant de la géopolitique de l’énergie. Si rien d’autre ne bouge, Ormuz 2026 ne sera qu’un choc particulièrement violent, prolongeant une longue série.
Si la décarbonation y est enfin lue comme une politique de sécurité, alors, rétrospectivement, cette crise sera célébrée comme un tournant. Et, ironie, Donald Trump en contribuant au chaos pétrogazier aura été un promoteur (bien involontaire) de la transition énergétique.
